Prologue – Léon DIERX

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J’ai détourné mes yeux de l’homme et de la vie,
Et mon âme a rôdé sous l’herbe des tombeaux.
J’ai détrompé mon cœur de toute humaine envie,
Et je l’ai dispersé dans les bois par lambeaux.

J’ai voulu vivre sourd aux voix des multitudes,
Comme un aïeul couvert de silence et de nuit,
Et pareil aux sentiers qui vont aux solitudes,
Avoir des songes frais que nul désir ne suit.

Mais le sépulcre en moi laissa filtrer ses rêves,
Et d’ici j’ai tenté d’impossibles efforts.
Les forêts ? Leur angoisse a traversé les grèves,
Et j’ai senti passer leurs souffles dans mon corps.

Le soupir qui s’amasse au bord des lèvres closes
A fait l’obsession du calme où j’aspirais ;
Comme un manoir hanté de visions moroses,
J’ai recelé l’effroi des rendez-vous secrets.

Et depuis, au milieu des douleurs et des fêtes,
Morts qui voulez parler, taciturnes vivants,
Bois solennels ! J’entends vos âmes inquiètes
Sans cesse autour de moi frissonner dans les vents

 Léon DIERX   (1838-1912)

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Recueillement – Charles BAUDELAIRE

And Here I Shall Wait. Thomas Dodd
And Here I Shall Wait. Thomas Dodd

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

Charles BAUDELAIRE   (1821-1867)

A un maître inconnu – Anatole LE BRAZ

Lecture - sotère - micberth 1

Du temps que j’étais écolier sauvage
En un vieux collège aux livres moisis,
S’en vint jusqu’à moi, s’en vint une page
D’un recueil tout frais de « Morceaux choisis ».

Comme l’eau d’avril au creux des fontaines,
Ainsi le printemps riait dans ces vers.
Je lus – et je vis, aux brumes lointaines,
S’ouvrir les yeux neufs d’un autre univers.

Je n’étais plus seul dans ma solitude :
Un soleil ami, voilé de langueur,
Dorait les bancs noirs de la sombre étude
Et de sa tendresse inondait mon cœur.

Oh ! les beaux vers francs, et de quelle flamme,
Intimes et chauds, comme le foyer!…
Leur chant vous entrait si profond dans l’âme
Qu’en les récitant on croyait prier.

***

De qui étaient-ils ? Je l’ai su peut-être,
Mais je t’en demande humblement pardon :
O maître inconnu qui fus mon vrai maître,
L’enfant que j’étais oublia ton nom.

En devenant homme, il oublia même
Le rythme des mots qui l’avaient charmé…
Mais l’accent secret, le son du poème,
Je l’entends toujours, comme sublimé.

A sa caressante et souple musique
Si vieilli soit-il, mon cœur fond encor,
Et je bénis l’heure où ta main magique
Suspendit en moi ce théorbe d’or.

Anatole LE BRAZ   (1859-1926)

Lecture - sotère - micberth 2