Les voiles – Alphonse de LAMARTINE

Philippe Jacquet  _Philippe Charles Jacquet  _ paintings (7)

Quand j’étais jeune et fier et que j’ouvrais mes ailes,
Les ailes de mon âme à tous les vents des mers,
Les voiles emportaient ma pensée avec elles,
Et mes rêves flottaient sur tous les flots amers.

Je voyais dans ce vague où l’horizon se noie
Surgir tout verdoyants de pampre et de jasmin
Des continents de vie et des îles de joie
Où la gloire et l’amour m’appelaient de la main.

J’enviais chaque nef qui blanchissait l’écume,
Heureuse d’aspirer au rivage inconnu,
Et maintenant, assis au bord du cap qui fume,
J’ai traversé ces flots et j’en suis revenu.

Et j’aime encor ces mers autrefois tant aimées,
Non plus comme le champ de mes rêves chéris,
Mais comme un champ de mort où mes ailes semées
De moi-même partout me montrent les débris.

Cet écueil me brisa, ce bord surgit funeste,
Ma fortune sombra dans ce calme trompeur ;
La foudre ici sur moi tomba de l’arc céleste
Et chacun de ces flots roule un peu de mon cœur.

Alphonse de LAMARTINE   (1790-1869)

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Le papillon – Alphonse de LAMARTINE

papillon femme

Naître avec le printemps, mourir avec les roses,

Sur l’aile du zéphyr nager dans un ciel pur,
Balancé sur le sein des fleurs à peine écloses,
S’enivrer de parfums, de lumière et d’azur,
Secouant, jeune encor, la poudre de ses ailes,
S’envoler comme un souffle aux voûtes éternelles,
Voilà du papillon le destin enchanté !
Il ressemble au désir, qui jamais ne se pose,
Et sans se satisfaire, effleurant toute chose,
Retourne enfin au ciel chercher la volupté !

Alphonse de LAMARTINE  (1790-1869)

Enfant, j’ai quelquefois passé des jours entiers – Alphonse de LAMARTINE

enfant livre herbe(extrait, 4ème époque)

Enfant, j’ai quelquefois passé des jours entiers
Au jardin, dans les prés, dans quelques verts sentiers
Creusés sur les coteaux par les bœufs du village,
Tout voilés d’aubépine et de mûre sauvage,
Mon chien auprès de moi, mon livre dans la main,
M’arrêtant sans fatigue et marchant sans chemin,
Tantôt lisant, tantôt écorçant quelque tige,
Suivant d’un œil distrait l’insecte qui voltige,
L’eau qui coule au soleil en petits diamants,
Ou l’oreille clouée à des bourdonnements ;

Puis, choisissant un gîte à l’abri d’une haie,
Comme un lièvre tapi qu’un aboiement effraie,
Ou couché dans le pré, dont les gramens en fleurs
Me noyaient dans un lit de mystère et d’odeurs,
Et recourbaient sur moi des rideaux d’ombre obscure,
Je reprenais de l’œil et du cœur ma lecture.
C’était quelque poète au sympathique accent,
Qui révèle à l’esprit ce que le cœur pressent;

Hommes prédestinés, mystérieuses vies,
Dont tous les sentiments coulent en mélodies,
Que l’on aime à porter avec soi dans les bois,
Comme on aime un écho qui répond à nos voix !
Ou bien c’était encor quelque touchante histoire
D’amour et de malheur, triste et bien dure à croire :
Virginie arrachée à son frère, et partant,
Et la mer la jetant morte au cœur qui l’attend !
Je la mouillais de pleurs et je marquais le livre,
Et je fermais les yeux et je m’écoutais vivre ;

Je sentais dans mon sein monter comme une mer
De sentiment doux, fort, triste, amoureux, amer,
D’images de la vie et de vagues pensées
Sur les flots de mon âme indolemment bercées,
Doux fantômes d’amour dont j’étais créateur,
Drames mystérieux et dont j’étais l’acteur!
Puis, comme des brouillards après une tempête,
Tous ces drames conçus et joués dans ma tête
Se brouillaient, se croisaient, l’un l’autre s’effaçaient ;

Mes pensées soulevés comme un flot s’affaissaient;
Les gouttes se séchaient au bord de ma paupière,
Mon âme transparente absorbait la lumière,
Et, sereine et brillante avec l’heure et le lieu,
D’un élan naturel se soulevait à Dieu,
Tout finissait en lui comme tout y commence,
Et mon cœur apaisé s’y perdait en silence ;

Et je passais ainsi, sans m’en apercevoir,
Tout un long jour d’été, de l’aube jusqu’au soir,
Sans que la moindre chose intime, extérieure,
M’en indiquât la fuite, et sans connaître l’heure
Qu’au soleil qui changeait de pente dans les cieux,
Au jour plus pâlissant sur mon livre ou mes yeux,
Au serein qui des fleurs humectait les calices :
Car un long jour n’était qu’une heure de délices !

Alphonse de LAMARTINE