A un maître inconnu – Anatole LE BRAZ

Lecture - sotère - micberth 1

Du temps que j’étais écolier sauvage
En un vieux collège aux livres moisis,
S’en vint jusqu’à moi, s’en vint une page
D’un recueil tout frais de « Morceaux choisis ».

Comme l’eau d’avril au creux des fontaines,
Ainsi le printemps riait dans ces vers.
Je lus – et je vis, aux brumes lointaines,
S’ouvrir les yeux neufs d’un autre univers.

Je n’étais plus seul dans ma solitude :
Un soleil ami, voilé de langueur,
Dorait les bancs noirs de la sombre étude
Et de sa tendresse inondait mon cœur.

Oh ! les beaux vers francs, et de quelle flamme,
Intimes et chauds, comme le foyer!…
Leur chant vous entrait si profond dans l’âme
Qu’en les récitant on croyait prier.

***

De qui étaient-ils ? Je l’ai su peut-être,
Mais je t’en demande humblement pardon :
O maître inconnu qui fus mon vrai maître,
L’enfant que j’étais oublia ton nom.

En devenant homme, il oublia même
Le rythme des mots qui l’avaient charmé…
Mais l’accent secret, le son du poème,
Je l’entends toujours, comme sublimé.

A sa caressante et souple musique
Si vieilli soit-il, mon cœur fond encor,
Et je bénis l’heure où ta main magique
Suspendit en moi ce théorbe d’or.

Anatole LE BRAZ   (1859-1926)

Lecture - sotère - micberth 2

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L’éternelle histoire – Anatole LE BRAZ

Alfred Guillou AdieuIls avaient dit bonsoir aux femmes
En train de coucher les petits ;
Et, sur le dos mouvant des lames,
A la brune, ils étaient partis.

Ils étaient partis, à mer haute,
Pour conquérir le pain amer
Qu’il faut gagner loin de la côte,
Au péril de la haute mer.

Dans la nuit, la nuit sans étoiles,
Ils disparurent… A Dieu vat !
Le Guilvinec pleure cinq voiles,
Et cinq autres Leskiagat.

Pêle-mêle, mousses imberbes,
Patrons chenus, fiers matelots
Roulent, fauchés comme des herbes
Par le vent, ce faucheur des flots.

Oh ! la triste chanson d’automne,
Et qu’il fera froid, cet hiver,
Dans le coeur dolent des Bretonnes,
Veuves tragiques de la mer !

Anatole LE BRAZ (1859-1926)