La maison solitaire – Blanche Lamontagne-Beauregard

Andrea Clare
« Aujourd’hui, j’ai rêvé d’une petite maison, gaie et chaude, où je serais seul avec mes livres, une maison dans un paysage agréablement accidenté, à l’ombre d’un bois, près d’un cours d’eau chantant… »
HENRI D’ARLES.
  I
Je sais un coin perdu, loin de la grande ville,
Encerclé de coteaux et de buissons épais,
Un lieu calme et secret qui semble un vaste asile
Pour les cœurs affamés de silence et de paix.
De blancs chemins fermés par de vertes barrières,
Des vallons regorgeant de blés drus et mûris.
Des forêts, des ravins, de profondes clairières,
D’où sort l’odeur des pins et des pommiers fleuris.
Il n’est pas de montagne. Une côte un peu rase,
Où l’on voit, çà et là, fumer une maison,
– Car de sa masse la montagne nous écrase
Et cache à notre rêve un magique horizon…
Aucun lac ne sommeille au sein du voisinage,
– Un lac est traître et cache en lui des coups de vent.
Aucun lac, mais tout près, dans un lit de feuillage
Un ruisseau gazouilleur, tortueux et vivant…
Un ruisseau babillard dont l’eau toute moirée
Au midi, lutte de splendeur avec le ciel,
Et dont l’onde a parfois, dans sa robe dorée,
Un reflet qu’on pourrait croire immatériel…
Un ruisseau gracieux, semé de coquillages,
Dont on peut d’un regard embrasser la largeur,
Qui ne donne jamais le goût des grands voyages,
Mais retient près de lui le poète songeur…
Je sais un coin rustique, un paradis du rêve,
Où sont de vieux lilas aux rameaux parfumés,
Où jamais les aulniers n’ont vu tarir leur sève,
Où de jeunes époux jadis se sont aimés.
À l’abri de tout vent, au pied d’un monticule,
Entre des peupliers au dôme retombant,
Pour nous asseoir à l’aube ou bien au crépuscule,
Nous aurons sous l’épaisse feuillée, un vieux banc.
Et, quand tout tombera dans l’humaine paresse,
Que le soir étendra partout son ombre sœur,
Nous sentirons alors ainsi qu’une caresse,
Descendre sur nos fronts sa tranquille douceur…
II
Dans ce recoin paisible où la broussaille pousse
Et tend ses clairs rameaux habillés de gazon
Nous irons habiter, tous les deux, une douce
Maison.
Ce sera cette vieille maison décrépite,
Dont le toit chaque jour par l’aube est rajeuni,
Et dont les murs poudreux ont des trous où palpite
Un nid.
Cette ancienne maison jadis hospitalière,
Dont le seuil s’offre encore à nos pas et sourit,
Dont la mousse s’étend sans cesse, dont le lierre
Fleurit…
Ce sera la maison dont la cour, coin agreste,
Au sein des ronces cache un robuste rosier,
Qui dans l’or des couchants semble quelque céleste
Brasier !…
Du cri perçant des trains il ne nous viendra guère
Que de faibles échos perdus au bout d’un champ.
Nous serons loin du pâle envieux, du vulgaire
Méchant…
Dans cette paix, parmi ces choses qui suffirent
À ceux qui ne voulaient que se faire ignorer,
Disparaîtront tous ces êtres faux qui nous firent
Pleurer…
Loin de tous les regards, loin du monde et des hommes,
Un candide horizon venant remplir nos yeux,
Peut-être pourrons-nous oublier que nous sommes
Très vieux…
Et soustraits au mensonge, aux louanges, au blâme,
Sauvés de tout, par le grand calme triomphant,
Nous pourrons, peu à peu, reconquérir notre âme
D’enfant…
Et laissant, tel le gai ruisseau sous l’herbe tendre,
Couler nos jours sans peur, sans soucis, sans remords,
C’est là que nous pourrons joyeusement attendre
La mort !…

Blanche Lamontagne-Beauregard – 13 janvier 1889 – 25 mai 1958

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