Prologue – Léon DIERX

the_last_letter_by_gee_x-d7egfak

J’ai détourné mes yeux de l’homme et de la vie,
Et mon âme a rôdé sous l’herbe des tombeaux.
J’ai détrompé mon cœur de toute humaine envie,
Et je l’ai dispersé dans les bois par lambeaux.

J’ai voulu vivre sourd aux voix des multitudes,
Comme un aïeul couvert de silence et de nuit,
Et pareil aux sentiers qui vont aux solitudes,
Avoir des songes frais que nul désir ne suit.

Mais le sépulcre en moi laissa filtrer ses rêves,
Et d’ici j’ai tenté d’impossibles efforts.
Les forêts ? Leur angoisse a traversé les grèves,
Et j’ai senti passer leurs souffles dans mon corps.

Le soupir qui s’amasse au bord des lèvres closes
A fait l’obsession du calme où j’aspirais ;
Comme un manoir hanté de visions moroses,
J’ai recelé l’effroi des rendez-vous secrets.

Et depuis, au milieu des douleurs et des fêtes,
Morts qui voulez parler, taciturnes vivants,
Bois solennels ! J’entends vos âmes inquiètes
Sans cesse autour de moi frissonner dans les vents

 Léon DIERX   (1838-1912)

Publicités

Les nuages – Léon DIERX

nuages

Couché sur le dos, dans le vert gazon,
Je me baigne d’ombre et de quiétude.
Mes yeux ont enfin perdu l’habitude
Du spectacle humain qui clôt la prison
Du vieil horizon.

Là-bas, sur mon front passent les nuages.
Qu’ils sont beaux, mon âme ! et qu’ils sont légers,
Ces lointains amis des calmes bergers !
S’en vont-ils portant de divins messages,
Ces blancs messagers ?

Comme ils glissent vite ! – Et je pense aux femmes
Dont la vague image en nous flotte et fuit.
Le vent amoureux qui de près les suit
Disperse ou confond leurs fluides trames ;
On dirait des âmes !

Rassemblant l’essor des désirs épars,
Ivre du céleste et dernier voyage,
À quelque âme errante unie au passage,
Mon âme ! là-haut, tu me fuis, tu pars
Comme un blanc nuage !

Léon DIERX   (1838-1912)