Lettres à une jeune fille – Joë Bousquet

Blessé en 1918 par une balle allemande, le poète Joë Bousquet (1897-1950) perdit l’usage de ses membres inférieurs et resta alité le reste de sa vie, à Carcassonne, dans une chambre dont les volets étaient éternellement clos. C’est là, en janvier 1946, alors qu’il était reclus depuis vingt-huit ans, qu’il fit la connaissance d’une jeune étudiante prénommée Linette – qui le troubla par son charme, son intelligence, sa fraîcheur. Pendant quatre années, il aima la rencontrer, lui parler et, surtout, lui écrire des lettres admirables qui étaient restées inédites jusqu’à ce jour. A Linette, Joë Bousquet veut tout enseigner, tout transmettre. Et lui apprendre, lui le paralytique, l’immobile « momie », que la vie est immense, ainsi que la littérature et l’amour. D’où la charge poétique exceptionnelle de cette correspondance qui révèle bien des aspects méconnus de l’auteur de Lettres à Poisson d’or.

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Carcassonne,
(vendredi 12 juillet 1946)

Chère petite.

Il faut bien soigner la première blessure. Les médecins nous apprennent qu’une plaie se désinfecte. Il n’y a pas d’ironie dans la recommandation que je vous fais : on souffre moins d’un mal nettoyé de toute amertume. Ne pensez pas à l’autre, ne vous comparez pas à elle : l’homme que l’on aimait n’a pas choisi, pas plus qu’il ne s’était choisi lui-même. On va d’abord vers un visage, conduit par la lumière qui en découvre les séductions. En s’avançant un peu plus on se laisse mener par l’ombre. Nos yeux, d’abord, avaient aimé. Bientôt nos nuits entrent avec nous dans cet amour et le sortilège commence. Notre ombre est une sorcière. Elle sait tout ce qui nous habite de plus obscur et nos mauvaises actions, celles que l’on oublie aussitôt et qui ne nous oublient jamais. C’est avec elles que notre ombre poursuit, jusqu’à l’engagement qu’elle nous a fait contracter, l’amour que la lumière avait d’abord posé sur tous les jolis yeux…

Je ne ris pas : il ne faut jamais être jaloux d’une rivale heureuse. C’est le destin d’un homme qui l’a élue, non son goût. Vous me direz que cette réflexion pourrait empoisonner vos propres amours. Pas du tout. Vous êtes distinguée pour vos jolis traits, aimée pour d’autres raisons où toute une vie à sa part. Et je ne voulais que vous enseigner cette sagesse au-dessus de votre âge qui ôte l’envie d’empoisonner sa belle douleur avec du dépit.

C’est dans ces moments que vous devez vous souvenir que vous êtes jolie, et devenir un peu amoureuse de vous-même ; vous regarder à la lumière de ce rayon masculin qui vous traverse et où songe déjà le charme du jeune homme qu’un jour vous aimerez. Habillez-vous de ce qu’il y a de plus obscur dans votre être intérieur. Un jour, on vous louera, on vous demandera l’origine d’un charme répandu dans vos traits. Vous répondrez : « c’est un amour en vacances, la transparence des jours où je devenais amoureuse de moi-même parce qu’un homme m’avait déçue » et vous verrez que ce sera joli et vrai…

Il faut à chaque instant regarder celle que l’on est du haut de toute sa vie. C’est le remède à toutes les douleurs. Hier, vous pleuriez ? Ce n’était pas vous qui pleuriez. C’était le temps qui pleurait, le temps pleurait en vous, de n’être pas l’amour. Mais il ne faut pas que vous laissiez le temps s’emparer de vous. Il faut le quitter, vous réfugier dans l’amour dont vous serez l’objet ; devenir cet amour, qui, lui, ne connaît pas la tristesse.

Linette, la vie à des ressources inouïes. Que ne peut-elle apporter à un cœur, à une pensée quand elle a fait votre jeunesse ? Vous attendiez d’être  » payée en retour « . Est sans doute l’étiez-vous ! Mais les hommes raisonnent ! Ce qui aide à l’erreur où les engageaient leurs sorcières… Je crois qu’à votre âge il faut craindre tout ce qui limite l’imagination. La vie ce n’est pas un visage d’homme, c’est ce qui fait l’attrait d’un visage…

Dites-vous en regardant ce qui vous entoure, couleurs, horizons : « Mon existence, c’est ce qui fait rêver un homme, quel qu’il soit, de ce ciel, de tout cet espace où je vis, ce qui lui fait reconnaître, aimer le jour. Mon existence est, dans le cœur où je m’éveille, le salut de l’immensité.»

Ce serait manquer de goût que de meurtrir vos sentiments en vous parlant aujourd’hui trop de vous. C’est pourquoi je fais cette lettre courte, mais m’engage à vous écrire bientôt plus longuement et à vous dire tout ce que je suis forcé de taire aujourd’hui : l’émotion profonde que j’ai sentie à vous trouver si confiante et tout illuminée du charme qui est dans un aveu.

C’est une vraie thérapeutique, vous savez, que l’aveu complet d’une peine, et vous ne vous diminuerez jamais à mes yeux en me disant qu’il était brun, ou couleur de blé et que vous l’aimiez. J’ai souffert d’amour, moi aussi, beaucoup ; même dans l’amour heureux. Retenez bien cette confidence : c’est si grand d’aimer, si exaltant que l’amour comblé désespère autant que l’amour ignoré.
[…]

Votre grand ami,

Joe

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